Sur les plages de Trébeurden, des Sables-d'Olonne ou de Saint-Tropez, des milliers de corps. On lit, on rêvasse sur son drap de bain, on pique une tête, on fait des châteaux de sable... Tout cela sous un soleil, timide ou généreux, selon la météo. Que font ces vacanciers, dont le teint passe doucement du lait au miel ? Ils bronzent, bien sûr. Quoi de plus naturel en période estivale. Naturel ? Eh non ! Notre bronzage n'a rien de naturel. Il est né il y a moins de 90 ans, après une véritable révolution culturelle. Ce sont les rouages de cette révolution que démonte Pascal Ory, historien, professeur à la Sorbonne, dans son récent livre, L'invention du bronzage. Sujet léger ? « Non, grave question, rétorque l'auteur en souriant. Car comme le disait Paul Valéry, 'ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau.' »

Dans son petit essai, à la fois léger et profond, l'historien raconte, comment, en quelques années, la manière de considérer le hâle a radicalement changé. Avant, les choses étaient simples : une personne « comme il faut » se devait d'avoir le teint pâle. « Jusqu'en 1910-1915, dans les manuels de beauté, coups de soleil, hâle, et même tâches de rousseur, sont dénoncés avec vigueur. » Pour éviter les rayons du soleil, les femmes qui mettent le nez dehors doivent porter capelines, voilettes, gants. Bien sûr, les robes sont longues et, quand on pratique le « bain de mer », on le fait avec des bas. « Depuis des siècles, les gens hâlés sont les paysans. Alors, pour montrer que l'on n'est pas de ce monde, il faut avoir la peau 'blanche et fraîche'. »

Un complet retournement des valeurs s'effectue en une petite vingtaine d'années, « entre la fin de la Première Guerre mondiale et la fin des années 1930. Mais le terrain avait été préparé par les médecins », poursuit Pascal Ory. Depuis la deuxième moitié du XIXe siècle, ils prescrivaient des « traitements à base de soleil », notamment pour lutter contre la tuberculose. « Peu à peu, 'l'autorité médicale' a convaincu une partie du public que s'exposer était bénéfique. »

Arrive la Première Guerre mondiale qui s'accompagne d'une émancipation des femmes. Les corps se montrent. Adieu corsets, grands chapeaux, voilettes. Les jupes raccourcissent. Les femmes se coupent les cheveux. « Dans le même temps, certaines occupent de nouveaux territoires : pilotes d'avion, sportives. Et surtout, dès ces années 1920, les femmes des 'élites' se mettent aux bains de soleil, en vacances, à la montagne ou au bord de mer. À la fin de la décennie, le bronzage est entré dans les moeurs des classes sociales supérieures. Il symbolise la santé, la vitalité, la beauté et une forme de domination sociale. » L'historien évoque deux dates marquant ce changement : l'entrée du mot « bronzage » dans le Larousse, en 1928, et la sortie de L'Huile de Chaldée, « crème bronzante » lancée par le couturier Jean Patou, en 1927. Il faudra une dizaine d'années aux classes moyenne et populaire pour copier la mode « des gens de la haute ». La généralisation des congés payés, votés en 1936 mais effective en 1937, accélère le mouvement. « Avec la réclame dans les journaux et les magazines féminins mais surtout à la radio, tout est allé très vite. Et la France, pays de la beauté et de la mode, a donné le tempo aux autres pays occidentaux. »

Après la Deuxième Guerre mondiale, le bronzage s'impose définitivement. Son règne sans partage durera jusqu'au milieu des années 1970, « avec le retour des blafards, punks et autre gothiques qui remettront la blancheur à la mode ». Aujourd'hui, il est à nouveau de bon ton de fuir l'astre brillant, le discours médical sur les dangers du soleil ayant marqué des points. « Mais il reste des bronzés. Comme dans bien d'autres domaines, il n'y a plus un modèle dominant mais une foule de tribus. » Par exemple, les bronzés de Palavas-les-Flots et les hâlés des Maldives...

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